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05/10/2018

L'OCCUPATION d'après Annie ERNAUX

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THEATRE DE L'OEUVRE

 

55, Rue de Clichy

 

75009 PARIS

 

 

 

(M° Place de Clichy)

 

LOC. 01 44 53 88 88

 

https://www.theatredeloeuvre.com/

 

DU 4 OCTOBRE au 2 DECEMBRE 2018

 

du jeudi au samedi à 19h

 

dimanche à 17h30

 

Durée du spectacle : 1h15

 

Mise en scène : Pierre PRADINAS

 

avec Romane BOHRINGER

 

et Christophe " DISCO " MINCK

 

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Annie Ernaux n’est pas une femme simple. Annie Ernaux n’est pas un auteur simple. Annie Ernaux exprime avec talent et violence ce que l’on peut penser être l’état d’esprit de nombreuses femmes.


Incarnée avec talent et fougue par une Romane Bohringer qui paraît être habitée par son personnage, l’auteur se livre dans «  L’occupation » au théâtre de l’Oeuvre à une mise à nu complète de son âme tourmentée.

Une femme dans sa quarantaine vivant avec un homme plus jeune une relation qui semble la satisfaire, décide de distancier le lien. Durant ce laps de temps, W, l’homme dont nous ne saurons jamais autre chose de son prénom que son initiale, rencontre une autre femme, plus âgée, avec laquelle il choisit de vivre.


Nous assistons aux effets sur l’auteur de cette relation s’effilochant. On peut y voir des manifestations de la jalousie. Ce n’est pas ce que nous avons compris.

Entièrement tendue vers l’identification et la description de la femme qui l’a supplantée, la narratrice, dont nous ne saurons jamais le nom, dépersonnalisée qu’elle est dans son sentiment d’abandon et d’isolement, est littéralement occupée, comme un pays en guerre peut l’être par son adversaire vainqueur par cette tierce personne.

 

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Elle lui impute tous ses troubles ; elle dérive sur des chemins auxquels elle ne pensait jamais accéder, dans son cartésianisme lucide de professeur, elle se surprend à faire à peu près n’importe quoi non pas pour reconquérir celui qu’elle a presqu’invité à partir, mais à savoir pour qui il est parti.

Ce sont moins des manifestations de jalousie auxquelles il nous semble assister que le déchirement face au manque, à la frustration, la privation d’un bien, W, dont d’une certaine manière elle continue de penser qu’il lui appartient.

Dans un vocabulaire direct, cru, parfois extrêmement dérangeant, Annie Ernaux donne à entendre les sentiments clairement exprimés d’une femme qui sait que sa jeunesse est passée, qui est consciente de ce qu’elle est  et qui, d’une certaine manière tente de rejeter sur l’autre, l’autre femme, l’ensemble de ses troubles, parce que, en cela très banalement humaine, il lui faut trouver une cause, pas une justification, à son tourment.

C’est en cela que l’étonnement peut nous saisir : à aucun moment elle ne voit qu’elle est à l’origine de sa solitude nouvelle et presque refusée, à aucun moment elle n’impute à faute le comportement de W. Il est et reste son bien propre, son objet de plaisir. C’est tout. Elle fait montre d’un comportement très machiste inversé. En cela, le personnage est une femme forte, qui décide des voies qu’elle suivra, et qui ne cherche aucunement à incriminer qui que ce soit.

Elle ne s’envisage pas en victime. Elle est en souffrance, mais elle n’est pas victime. Bien qu’embuée par son obsession, elle reste relativement maitresse d’elle-même, dans la froide lucidité qu’elle a de son état nouveau.

 

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( photos : Marion STALENS )

 


L’occupation de son esprit voire de son corps entier par la pensée de celle qui lui a succédé l’empêche de voir que elle-même a été cette autre, qui a pris la place d’une précédente, dans cette forme de ronde infinie des hommes et des femmes.

Dans une mise en scène de Pierre Pradinas, Romane Bohringer est cette femme de manière absolue, et le charme de sa voix légèrement rauque, comme voilée, une voix qui aurait revêtu un  voile de veuve, de ceux que l’on voyait jadis sur les femmes ayant perdu leur mari, une voix parfois brisée parfois éclatante qui donne à son personnage une réalité plus forte encore.

Egalement portée par les visuels lumineux et suggestifs de Simon Pradinas, Romane Bohringer nous donne à voir cette femme brisée qui cherche à se recomposer, plongeant dans ses souvenirs proches ou plus lointains pour dresser un inventaire dont le bénéfice garantira qu’elle peut reprendre le cours de sa vie.

Une réserve néanmoins sur le final musical quelque peu  briseur d’émotion, et dont le caractère indispensable ne nous est pas franchement apparu …

C’est au théâtre de l’Oeuvre jusqu’au 2 décembre et il faut aller applaudir Romane Bohringer qui nous donne à voir et à entendre, avec talent et générosité, un auteur rare et fort, Annie Ernaux, magnifique et déchirante.




Frédéric ARNOUX ©

 

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10:43 Publié dans THEATRE | Lien permanent

04/10/2018

1830 tout commence ... de Manon MONTEL

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Théâtre Essaïon

 

6, rue Pierre-au-Lard

 

75004 PARIS

 

 

(M° Rambuteau)

 

LOC. 01 42 78 46 42

 

Pl. de 10 à 25€

 

https://www.essaion-theatre.com/

 

chaque lundi et mardi à 21h

 

 

jusqu'au : 15 JANVIER 2019

 

 

Ecriture et mise en scène : Marion MONTEL

 

 

avec Stéphane DAUCH, Thomas MARCEUL et Marion MONTEL

 

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1830 - Seconde Révolution française qui dura certes moins longtemps que la première mais comme on dit souvent " jamais deux sans trois " et 1848 en sera la preuve. 

Cette période historique est actuellement à l'honneur au théâtre, la pièce de Cyril Gély et Eric Rouquette " signé Dumas " nous en offre l'illustration. ( à voir également )

Revenons donc à cette époque où la société de consommation n'existait pas encore et ne pouvait de ce fait chloroformer le peuple en l'empêchant de se soulever.

Car comme disait Brel " le monde sommeille par manque d'imprudence. "

Sans Voltaire et Rousseau sans doute l'Ancien Régime aurait-il perduré ? L'esprit des peuples est porté par l'écriture de certains génies littéraires.

Sous nos yeux, réunis en un même espace par Manon Montel, voici les trois grands auteurs alors contemporains, encore jeunes, puisqu'ils ont respectivement 26, 28 et 31 ans, voici donc George Sand, Victor Hugo et Honoré de Balzac.

Parmi la multitude d'auteurs actuels nous peinerions à réunir trois figures aussi importantes que celles-là.

Ironie du sort, le port du pantalon qui faisait partie des moeurs de George - laquelle fumait le cigare - n'est devenu absolument légal qu'en date du 4 février 2013 et ce, en dépit de la parenthèse de mai 68, c'est dire si la dame était en avance sur son temps ...

A contrario, Balzac est royaliste tandis que Hugo est l'humaniste que l'on sait, ce qui promet des échanges musclés entre les trois.

Un point commun les relie, l'amour de l'écriture et les passions amoureuses sans que l'on puisse dire avec exactitude lequel de ces deux états alimente l'autre …

 

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En fait s'ils sont ici réunis, une scénographie sommaire par le biais de trois petits meubles mi-étagère, mi-guéridon sur lesquels ponctuellement ils s'accouderont, symbolisera Nohan, l'appartement parisien de Balzac et la tribune depuis laquelle Hugo s'exprimait.

Ce spectacle est très didactique et devrait aider à pallier les carences tant historiques que littéraires de nos jeunes têtes blondes, brunes ou rousses. Il en sera de même parmi celles qui ont blanchi, sinon toutes, du moins quelques unes.

Les deux comédiens Stéphane Dauch ( Balzac ) et Thomas Marceul ( Hugo)  déploient l'un et l'autre une énergie incroyable !  Quant à Manon Montel, sa George Sand m'a parue un peu en retrait. Il est vrai que la comédienne s'était attribué le triple rôle d'auteur, de metteur en scène et d'interprète ...

 

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( photos : Xavier CANTAT )



A part quelques anecdotes plus ou moins croustillantes, les lecteurs assidus de biographies n'apprendront rien de plus mais pourront en revanche reconnaître au passage quelques extraits de pièces adroitement glissés dans le texte.

Ce spectacle est donc laissé à l'appréciation des spectateurs et il ne fait aucun doute que la plupart d'entre eux y sera favorable.




Simone Alexandre

 

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13:56 Publié dans THEATRE | Lien permanent

03/10/2018

Un coeur simple de Gustave Flaubert

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THEATRE de POCHE

MONTPARNASSE

 

75 boulevard du Montparnasse

 

75006 PARIS

 

 

(M° Montparnasse)

 

LOC. 01 45 44 50 21

 

Pl. de 10 à 35€

 

 http://www.theatredepoche-montparnasse.com/

 

 

Tous les jours à 19h

(sauf dimanche et lundi)

 

Adaptation : Isabelle ANDREANI

 

Mise en scène : Xavier LEMAIRE

 

avec : Isabelle ANDREANI

 

 

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Dernier des « Trois contes » et dernier ouvrage de Flaubert paru de son vivant en 1877, « Un cœur simple » est l’histoire de Félicité, fille de ferme normande qui deviendra  bonne à tout faire à Pont l’Evêque, chez Madame Aubain, qui la recrute sur un marché, comme on acquiert un nouveau bien.

L’histoire non pas tragique mais banalement triste de Félicité retrace la vie de milliers de jeunes femmes d’alors, souvent déracinées et se mettant ou étant mises à la disposition de familles plus ou moins fortunées.

Madame Aubain, bourgeoise, veuve désargentée est mère de deux enfants que Flaubert prénomme, comme pour s’amuser, Paul et Virginie, allusion au roman de Bernardin de Saint Pierre, modèle du roman du siècle précédent, comme un hommage du romancier type du XIXè à son grand prédécesseur.


Rappelons au demeurant que le roman « Paul et Virginie » tourne autour de la nostalgie du paradis perdu, et que cette notion du paradis, perdu ou à trouver, cette quête d’une paix que dans sa simplicité Félicité pourrait nommer « bonheur » est en filigrane dans ce « Cœur simple ».

Le choix même du prénom de Félicité n’est pas anodin : issu du latin, signifiant chance, c’est un substantif qui signifie bonheur et joie. Notre Félicité fait mentir son prénom et reste une femme gentille et, pour être anachronique, assez soumise.

Dupée dans son unique histoire d’amour, elle va reporter sur les enfants Aubain, puis sur son neveu toute son affection et elle subira les départs successifs des êtres aimés, pour reporter son intérêt et ses sentiments sur Loulou, son perroquet chamarré.
 
Isabelle Andréani nous donne à voir, nous offre réellement, comme un divin présent, un personnage formidable de vie et d’humanité, riche de sentiments cachés, d’émotions retenues, d’amour inexprimé.

 

Elle est entrée dans la peau de Félicité et l’incarne comme rarement on voit un personnage être habité. Sa parfaite diction, la maîtrise absolue de son corps, de ses mouvements, de ses muscles, de son visage même confèrent à cette Félicité de roman une existence et une personnalité admirables.

 

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( photos : LOT )



Mise en scène, avec efficacité et intelligence par Xavier Lemaire, dans un espace scénique assez difficile, toujours en mouvement comme pour retracer la multiplicité des menues tâches ménagères qui épuisaient le personnel d’alors, soumis aux exigences de l’employeur, travaillant sept jours sur sept et devant être disponible 24h sur 24, Isabelle Andréani rend présente cette  Félicité ; elle est partout à la fois, esquisse le portrait  d’autres personnages, comme sur un tableau de Seurat, en pointillés, pour suggérer en nous laissant le troublant sentiment que l’on voit.

Flaubert, le cauchois rigide, le bourru assez peu ouvert, au fond, et plutôt refermé sur son œuvre et lui-même, ouvre ici grandes les portes de l’empathie à l’égard des « petites gens », ceux dont son disciple Maupassant fera plus grandement encore le tour tout au travers de son œuvre.

Ce « Cœur simple » témoigne parfaitement de son courant d’écriture, qu’il a voulu, et qu’on nommera, parce que la commodité veut toujours que nous nommions, le réalisme, lequel peut s’apparenter, comme un cousin à la mode paysanne, au naturalisme, plus dru, plus cru, d’un Zola qui viendra assister aux obsèques de Gustave, à Rouen, en 1880.
 
Dans son interprétation formidable, Isabelle Andréani parvient en une heure quinze à faire passer son personnage de la jeune femme dévouée et réservée à la femme âgée, mourant dans une vision du Saint Esprit colorée, miraculeuse, inopportune. Et c’est cette inopportunité, cette non convenance, qui doit nous amener à nous interroger sur la vie des autres, leur façon de voir le monde, d’y vivre, de le subir.

L’épiphanie que vit Félicité la place d’emblée au rang des personnages inoubliables. Cette illumination la grandit davantage, qui n’en fait pas pour autant une mystique, mais lui donne un caractère plus attachant encore dans sa simplicité.

Nous avons assisté à un spectacle total, sur un texte magnifique d’humanité et de vérité,  parfaitement adapté et restitué par son interprète.

L’exigence de qualité du Théâtre de Poche n’est une fois de plus pas démentie, et ce spectacle qui vient de commencer est de ceux dont on se dit que le rater serait gâcher une merveilleuse occasion de bonheur, un bonheur inquiet, face à une belle âme.


Frédéric ARNOUX © 

 

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13:34 Publié dans THEATRE | Lien permanent